samedi 8 avril 2017

Haiti : un théâtre de boulevard

Rires, sarcasmes, moqueries, les sénateurs Willot et Gracia Delva en ont soupés. Personne ne pourrait résister devant tant de médiocrité. Gracia Delva lui-même dans une de ses chansons disait qu'il y avait plein de gens qui tronquaient leur place et concluait que c'était le mal du pays. Le pays marchait sur sa tête. Gracia et Willot sont-ils donc à leur place? La réponse est évidemment non. Mais combien de gens durant les deux cents dernières années étaient à leur place, à la place qui leur convenait? Une minorité insignifiante. Il est vrai qu'on estime les gens chez nous à l'aune du parler-français. Mais est-ce la bonne unité de mesure de la compétence et du savoir?  En dehors de la grandiloquence de nos sénateurs d'autrefois, dont on fait trop souvent l'apologie, que produisaient-ils de valables toutes proportions gardées ?

Le noeud du problème, c'est qu'on n'a jamais hissé le pays à un niveau respectable pour que les habitudes de la vie moderne soient une réalité tangible qu'on ait plus besoin d'appréhender que par le fruit de son imagination ou comme une réalité à distance. Toute réalité virtuelle est par la force des choses féérique. Abstraite. L’éducation est en lien direct avec la quotidienneté des gens : on développe leur habiletés de fonctionnement dans un cadre normatif.  Le transfert sur le marché du travail est à quelques exceptions près en symbiose avec leur formation scolaire. On forme les gens dans un moule en conformité avec la société. N’est-ce pas vrai que l’école sert à nous plier aux règles sociales, qui ne sont que des règles du mode de production dominant? L’éducation n’est jamais neutre. Point n’est besoin d’avoir de solides connaissances théoriques, il suffit d’être compétent, c’est-à-dire exécuter son rôle dans des limites strictes, celles assignées à son rôle. Le rôle de chacun est circonscrit : ceux qui pensent n’exécutent pas, ceux qui exécutent ne pensent pas. Tous les pions n’ont pas les mêmes valeurs mais ils sont tous importants dans le mécanisme.

Si la compétence est très élastique, mais il faut qu'elle tienne ses promesses, qu'elle soit utile pour les besoins de la cause, de la bonne marche du système donné. Le plus brillant de nous d'il y a une trentaine d'années pourrait être le plus incompétent aujourd'hui. Il y a bien sûr l'évolution technologique mais il y a fondamentalement l'opérationnalisation des procédés administratifs, de gestion, qui ne laissent aucune place même pas à un minimum d’improvisation, etc. Tout est quasiment objectivé. La pensée algorithmique qui est à la base de la programmation des ordinateurs est la forme de pensée dominante : on se robotise. Donc aucune place à l'esprit critique. Les langues subissent lentement mais sûrement la dictature syntaxique de Google, de Bing, etc.  Le médium étant le messager, un messager puissant, il impose implicitement ses normes.

Cette digression n'est qu'apparente. Je voulais juste situer la question dans sa globalité. Haïti n'est pas d'une autre planète. Les mêmes tendances ne font que s'amplifier chez nous. Elles décuplent, centuplent…Jacques Demers, un entraîneur de hockey, analphabète et illettré, a gravi les plus hauts échelons dans ce sport en ayant été à la tête des plus grands clubs autant au Canada qu'aux Etats-Unis, et pour couronner le tout a été nommé sénateur au parlement canadien. Et il n'est pas l'exception à la règle. Où est donc l'erreur dans le cas de Gracia Delva et Willot, sénateurs «élus» aux dernières élections ? Il possèdait le langage de son milieu; il maîtrisait les codes culturels; il parle un anglais pour se faire bien comprendre, et s’il donnait des résultats, tout le reste n’est que broutille. Et, de surcroît, il est blanc. Donc, aucun doute sur son alphabétisation.

Ce sénateur canadien aurait pu dire des âneries sans que cela ne soulève toute une tollé. Il aurait pu passer en dérision tout ça et les choses suivraient leurs cours naturels. Mais chez nous ce qui importe c'est s'exprimer dans un français-cliché même quand le raisonnement serait bancal qui attribue le respect d'autrui. Qui plus est ce n'est qu'une minorité des minorités d'Haitiens qui a la fluidité de la langue française. Après plus que centenaire de sa présence dans le pays, cette langue reste rien de plus qu'une langue étrangère. Nous ne parlons pas cette langue au plaisir de notre imaginaire mais sous la contrainte des phrases toutes faites. Où est donc le plaisir de laisser libre cours à sa pensée, à l'enrichissement de la langue, à la mettre sous son diktat que de subir ses prérogatives? Le sénateur Willot a bien été à l'école mais il ne parle pas le français bien qu’il eût fait tout son parcours scolaire en français.

Avant de s’amuser au profit de ces deux représentants du pouvoir législatif, se souvenons-nous une des bêtises parmi tant d’autres prononcée dans ce pays par des doctorants lors du conflit, l’année dernière, à l’intérieur de cette dite Université d’État d’Haiti (UEH), par le refus d’accepter la nomination du nouveau recteur, Monsieur Fritz Deshommes, lorsque ces derniers déclaraient comme argument massue que ce dernier n’ayant pas un doctorat, donc il ne pouvait signer leur diplôme. La question aussi bête que leur logique enfantine serait : accepteraient-ils qu’un Socrates ou Anténor Firmin signe ce diplôme sachant que ni l’un ni l’autre ne possèdait un doctorat ? Lol! Del’infantilisme de l’esprit, la réponse doit être tout aussi puérile. Sous l’apparence de la haute intellectualité se cache l’idiotie au ras du sol.

Ce dont souffrent ces deux sénateurs, c'est la médiocrité généralisée que nos «élites», dans sa grande majorité, charrient dans leur incapacité d'objectiver leurs savoirs. Yo pa ateri. Pourquoi ne pas encadrer ces sénateurs puisqu'ils sont là pour y rester? Rien ne nous prouve que ceux qui se moquent d’eux en savent davantage ou ne cafouilleraient autant ou encore plus qu’eux. Après avoir bien ri d’eux, il faut  commencer par se regarder soi-même en toute objectivité et voir s’ils ne nous ressemblent pas quelque part. Personne dans ce pays ne peut se targuer de poser les jalons d’une sortie à terme du pays de sa descente abyssale dans les limbes. La pensée est sclérosée; nos propositions ne sont que chimériques; les voies de sortie n’existent pas par manque de conceptualisation de la réalité, et enfin par absence de sens pratique.

 À entendre nos plus brillants intellectuels, ils sont carrément dépassés par les événements, mais ils ne veulent pas l’avouer par orgueil personnel. Par exemple, le problème de la dépréciation de la gourde face aux dollars au lieu d’être une opportunité est considérée comme une catastrophe. Le Japon, et bien d’autres pays, ne se lamente pas du fait que la parité du dollar face au Yen est de 1$ pour à peu près une centaine de Yens. Au Canada idem toute dépréciation devient une opportunité pour le secteur des exportations. Avant la monnaie commune européenne, la lire italienne valait des milliers de cette monnaie contre un dollar. La plus cocasse de toutes les cocasseries, c'est l'utilisation du concept de dollar haïtien à la place de la gourde qui exprime le syndrome de l’autruche, embellir toute situation hideuse en fuite en avant. Nous nous bluffons au lieu de faire face à la dure réalité. Ce faisant la réalité disparaîtra au profit de l’imaginaire par un fétichisme dont on ne sait les avenants et les aboutissants.

J’ai fini par conclure que les bêtises des deux sénateurs concordent bien aux bêtises généralisées, qu'on les détonne en français ou en créole, elles ne sont que les mêmes miasmes. Alors, je ne trouve rien d’amusant dans les faux pas des deux sénateurs. Ils ne sont que deux cabotins dans un vaste théâtre de boulevard dont la scène est Haiti…le pays est un vaste champs de bétisiers. Comme l’autre qui disait, suite au séisme de 2010, que son université donnera un prix Nobel de médecine. J’attendrais…


Ernst Jean Poitevien

samedi 17 septembre 2016

Grammaire de la pensée philosophique haïtienne (3 de 5)

Le fardeau mental : un mal qui répand la misère



la situation du déboisement en  Haïti par rapport à la République dominicaine
Dans cette série de cinq articles de la grammaire de la pensée philosophique haïtienne, je reste dans le même registre que les deux précédents articles. Depuis cinq ans, j'ai posé les bases de ma recherche sur les causes de la déchéance d’Haïti dans mon article intitulé Problématique haïtienne. En général, les Haïtiens préfèrent les slogans qui caricaturent la réalité du pays sans faire une analyse anatomique de cette décente abyssale dans les limbes depuis 1804, date du triomphe de l'une des plus grandes révolutions de l'humanité. Je les comprends, car il est difficile de se regarder dans un miroir sans œillets. L'Homme étant ce qu'il est tout changement épistémique le déséquilibre. Et Dieu seul sait combien qu'il adore même les certitudes les plus abêtissantes. Dans le cas de l'Haïtien, il se morfond; il meurt à petit feu que de virer de bord parce que son éducation cognitive le conforte dans des certitudes éternelles. Et cependant, l'effort doit être tenté. Quand on y arrive, on a une réelle image que ce miroir nous renvoie. Et c'est là que la guérison ou le début de la résolution du problème. Si on refuse cet exercice, on continuera à se détruire lentement mais sûrement. Le problème du pays n'est pas l'analphabétisme du peuple, mais plutôt l'illettrisme des pseudo élites, qu'on devrait appeler plutôt des mercenaires attitrés. D'ailleurs, plusieurs ténors, dont Price Mars, Pauleus Sannon, Anténor Firmin, et j'en passe, de ces élites ont en maintes fois signalé cette médiocrité ambiante qui reproduit incessamment notre carcan mental. Ce constat est sans appel : En Haïti, il y a peu de lettrés qui pensent, mais beaucoup qui s'affublent ce titre honorifique.

lundi 25 juillet 2016

Les bandits à cravate sont le système


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