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Haïti, bilan et perspectives : un cas atypique

L'année dernière, à peu près à la même époque, nous avons constaté un certain nombre d'incohérence dans la gestion de l'État que nous avons exprimé dans quelques-uns de nos billets. Déjà, il nous apparaissait que la conception du Président de la fonction de chef d'état, comme père autoritaire et tout puissant, demeurait une constante de la politique haïtienne. Mais, en plus, les reliquats de cette attitude ont été exprimés avec beaucoup de grossièretés : on a qu'à se rappeler l'arrestation du député Arnel Bélizaire et toute la vassalisation des ministres et de la police nationale impliquée dans cette sordide affaire. Le Premier ministre d'alors, Gary Conille, n'a fait que constater cet acte odieux. Cependant, il s'est payé d'une visite du député au Pénitencier national. Il paraissait, de fait, que le Premier ministre n'avait même pas le pouvoir d'un caporal, qu'il n'avait qu'un pouvoir symbolique. Néanmoins, Gary Conille savait se démarquer des dérives de Michel Martelly par ses positions aussi sur l'amendement constitutionnel. L'année 2012 avait déjà commencé entre les deux branches de l'exécutif sur leur incompatibilité organique : des ministres qui ne reçoivent l'ordre que de la Présidence. Le tout a été confirmé de façon éclatante par le refus des ministres de suivre Gary Conille sur la question des documents de voyage que réclamaient les sénateurs. À partir de cet instant, il faisait déjà partie du passé. L'absence de ce dernier aux festivités carnavalesques, aussi bien à Jacmel qu'aux Cayes, exposaient au grand jour la séparation et le divorce des deux hommes.

Les premiers mois de l'année 2012 ont été marqués par l'épisode de l'enquête sur la nationalité du Président et des membres du gouvernement. C'était une série tragico-politico comédie où les acteurs s'enlisaient dans des tirades à n'en plus finir : l'enquête du sénat menée par une bande de comédiens qui voulaient nous tenir dans un suspens d'un film de série B, où la fin se termine en queue de poisson. Au lieu de mener une enquête en bonne et due forme, les membres de cette commission du sénat se sont amusés à attendre que les preuves tombent du ciel : au fond rien n'a été fait pour corroborer ou infirmer l'allégation de la double ou la triple nationalité du Président et de ses ministres. L'intervention du sénateur Anick Joseph a, en quelque sorte, mis à nu cette tragi-comédie. La cérémonie de présentation des passeports où le Proconsul américain, en l'occurrence Kenneth Merten, est venu mettre fin à cette chicane infantile comme un père qui en a assez vu des bêtises de ses enfants en déclarant que Michel Martelly est Haïtien. La parole du blanc est sacrée. La messe était dite.
 
Le remplacement de Gary Conille par Laurent Lamothe, l'homme de la fameuse diplomatie des affaires, nous avait fait vite comprendre que le délire de la démagogie et de la propagande avait atteint son paroxysme et qu'il ne fallait rien attendre de sérieux de Martelly, si tant était qu'on pouvait lui attribuer un volontarisme béat; il avait, par ce choix, fait le pari de tromper la crédulité de ce bon vieux peuple haïtien. N'ayant pas compris la complexité des contradictions internes et externes de la République, qu'il a dû reculer devant les élucubrations qu'il prônait lors de la campagne électorale, car le poids de la tradition de la politique politicienne demande des habiletés et une finesse d'esprit qui ne se vendent pas au marché, que même les plus retors des politiciens y succombent : cela prendrait le flair, l'intelligence politique, la légitimité et une solide organisation politique pour y réussir. En plus, Martelly ne possède pas une pratique de fonctionnement au sein de groupes organisés, même quand dans ce pays tout le monde est un électron libre , comme se plaisait à le dire le sénateur Anacassis dans son cas, que les groupes sont apparemment organiquement constitués. Désorienté, le naturel revenait au galop. Comme Aristide disait que le FNCD était un chapeau légal, Martelly a eu la même attitude face à Repons Peyizan. Le plaisir des voyages somptuaires a pris le pas sur l'expectative des voyages d'exploration. La jouissance du pouvoir devient la règle. 
 


Dans cette même veine, plusieurs révélations ont écorché le chef de l'état. En premier lieu, la révélation du journaliste dominicain, Nuria Piera, sur le financement du sénateur dominicain, Felix Bautista, aussi bien de la campagne de Michel Martelly que celle de Mirlande Manigat, la candidate malheureuse des dernières élections présidentielles. En second lieu, les liens pécuniaires entre le Président et ce sénateur ont perduré au-delà de la campagne électorale. Pendant ce temps, la soi-disant classe politique est là en spectateur étourdi : seuls l'OPL et AKAO donnaient signe de vie en se déclarant en opposition avec Martelly. Ni plus ni moins. Jamais un chef d'état n'a eu la partie aussi belle que ça : la zombification de toutes les forces vives du pays pendant que le Président se pavane dans la savane, la débauche carnavalesque suit son cours avec un second carnaval à la fin de juillet. Sans la saison cyclonique qui a rudement touché le pays, la valse des réjouissances populaires auraient été la seule politique économique du gouvernement, comme toile de fond de la diplomatie des affaires et du développement du tourisme. La saison cyclonique a aussi coupé court à la mobilisation populaire qui s'amorçait.
 
Pour revenir à Laurent Lamothe, dès son énoncé de politique générale, dont nous avons décortiqué, une chose était claire que celui-ci était incapable de penser le développement. Dans le document présenté comme programme de gouvernement, nous avions eu peine à trouver le fil conducteur des intentions du Premier ministre, si ce n'est qu'un ramassis d'idées pris ça et là sans lien organique et dialectique : l'incohérence est totale. Dans les faits, le gouvernement agit réellement en tant que bricoleur par des mesures démagogiques: Ede Pèp, katye Pam Poze, Ti Manman Cheri, etc. À un moment donné le gouvernement clamait l'amélioration des rentrées fiscales et, à la fin de l'année, il réclamait l'austérité budgétaire parce que les rentrées fiscales n'ont pas suivi. Pendant ce temps, le chef de l'état, le Premier ministre et ses ministres baignaient dans l'opulence la plus indécente, dans des voyages pléthoriques, des per diem qui frisent l'absurdité dans un pays qui dépendent à 60% de son budget de l'étranger. D'anciennes lois fiscales ou décrets ont été déterrés pour augmenter les recettes fiscales de l'État. En dépit de cela, la situation financière n'a pas été allégée. Alors, par quelle crédulité penserait-on que ce gouvernement dirigé par Laurent Lamothe pourrait donner des résultats tangibles pour 2013?
 
Durant le dernier droit de la fin de l'année, plusieurs événements significatifs se sont greffés aux dérives de la présidence, telles l'affaire Brandt, la bévue du 17 octobre et l'absence du Président lors du 18 novembre. Le RNDDH affirme et signe que la présidence était au courant des forfaits du clan Brandt mais ne bronchait pas. Sans l'intervention d'un membre de l'ambassade américaine, le kidnapping des enfants Moscosso resterait impuni. L'affaire Brandt a mis au grand jour l'état d'avancement de décomposition de la société haïtienne, quand bien même l'élection de Michel Martelly à la présidence en était un signe avant-coureur. Le chef de sécurité du palais, Marc Arthur Phébé et plusieurs de ses subalternes, qui travaillaient aussi pour Brandt, serait lui aussi impliqué dans cette entreprise macabre d'insécurité nationale. Des loups dans la bergerie et on feint de demander qui sont les coupables des rapts des brebis : élémentaire compatriotes! Il ne faut pas aller chercher de midi à quatorze heures : pwoblèm nan ka rezoud anndan, comme le disait dans une de ses chansons de son premier album avec Marco, Manno Charlemagne. 
 
La crédulité du peuple haïtien est proverbiale. Le pays a été décapité; le pays n'existe plus, cependant tout le monde joue à l'autruche. On attend un miracle de je ne sais qui. La classe politique, la société civile ont trépassé. Ils ne restent que des zombis qui essaient de se relever sur un amas de cadavres politiques : quand un ensemble social, une communauté, voire un pays n'a plus l'étanchéité de la sécurité de ses frontières limitrophes, que les instances de l'État sont livrées à des amateurs doublés de bandits, si les citoyens ne se soulèvent pas, il ne leur reste aucune humanité; ils ne sont que des morts vivants : aucun sentiment ne les traverse! Malheureusement la cacophonie verbale prend le pas sur le travail de réflexion et d'organisation : aucun signe de mettre des structures d'organisation de longue durée; on retrouve ça et là des gens qui s'inscrivent dans le conjoncturel dans leur bataille contre Michel Martelly, en l'occurrence Maitres Newton St-Juste e André Michel, pour ne citer que ceux-ci. On se cache en arrière de notre plume pour fustiger, pour apostropher, pour faire ce que d'autres ont fait avant nous, sans renouveler les habitudes de lutte. Où est l'audace des hommes politiques face à une situation désespérante? L'intelligence politique d'innover à ce carrefour est la seule voie de sortie : il faut sortir des sentiers battus! Des lieux communs!
 
Martelly n'est qu'un épiphénomène. Il est aussi un signal clair que quelque chose de profond doit être entrepris, un nouveau paradigme est à trouver; le contrat social n'a jamais été autant une urgence impérieuse; la décantation entre le passé désastreux et le futur radieux à venir doit être construit tout évitant de tomber dans les sentimentalités qui ont caractérisé notre histoire depuis notre indépendance : Boisrond Tonnerre a été préféré à Charerron; Nord Alexis au eu gain de cause d'Anténor Firmin; Aristide à la place de Marc Bazin; Michel Martelly à Mirlande Manigat, etc. Il faut une relecture de notre histoire, car l'historiographique dominante haïtienne est à reconstituer de fond en comble; elle est une des causes de nos malheurs : l'approche est teintée de trop d'archaïsmes par sa domination raciale, son fétichisme, en faisant fi des méthodes modernes des sciences humaines : la division des classes par la couleur de la peau; la primauté de la cérémonie du Bois Caïman sur la conjoncture internationale avec ses contradictions internes et externes.
 
La situation haïtienne ne serait pas désespérante si on cherchait les solutions dans les problèmes même. Au niveau universitaire, il y a quelques 20 milles étudiants qui paient en tout et pour tout quelques 6 milles à 10 milles dollars par année. Faites donc le calcul. Au niveau inférieur, beaucoup de parents consentent des sacrifices énormes pour permettre à leurs enfants d'acquérir le pain de l'instruction. Il y a là aussi quelque chose de faisable en termes numériques et qualitatifs : plus d'enfants dans le système éducatif et de formations accélérées pour les maitres, donc plus d'enseignants qualifiés. On possède les études qui restent à être perfectionnées et mises en application. Comme  dans plein d'autres domaines. Une autre Haïti est possible, mais pas dans le tapage : je tire ta barbichette, tu tires la mienne, ainsi de suite...
 
 
Références : Diamond, Jared, De l'inégalité parmi les sociétés, Gallimard, 2000
Diamond, Jared, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006
Péan, Leslie, Haïti : économie politique de la corruption, 4t, Paris, Maisonneuve et Larose, 2007
http://http://lenouvelliste.com/article4.php?newsid=111178
http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/09/27/l-homme-animal-suicidaire_1766966_3246.html
https://haiti-tribune.blogspot.com/2012/03/lamothe-et-martelly-un-coktail.html
https://haiti-tribune.blogspot.com/2012/04/corruption-michel-martelly-le-bandit.html#.UOEUVndXuSo
https://haiti-tribune.blogspot.com/2012/03/haiti-diplomatie-daffaires-ou.html#.UOEVAHdXuSo
https://haiti-tribune.blogspot.com/2012/05/martelly-et-lamothe-lignorance-au-timon.html#.UOEVmndXuSo

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