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La commémoration du 26 avril 1963: regard critique

La commémoration du massacre du 26 avril 1963 par le sanguinaire dictateur Papa Doc me laisse sur ma soif. On a moussé les sentiments à son paroxysme, mais aucune initiative pour l'érection d'un monument aux victimes n'a été prise. Après 27 ans de la chute du petit diable de Papa Doc, Baby Doc, le travail de mémoire n'a pas été fait : Fort Dimanche a été rasée de la carte, aucun symbole de la dictature purulente n'a été sauvegardé, mais le retour du néo duvaliérisme au timon des affaires du pays est une réalité bien vivante. Voilà ce qu'on a semé durant les 27 dernières années. Voilà ce qu'on a récolté aujourd'hui. La structure mentale est restée intacte nonobstant la modernité du discours, comme ce fut le cas tout le long de notre histoire. Nous savons nous adapter à la modernisation des discours sans leur application dans la vie courante. Le monstre Duvalier n'a pas été un hasard, il a été construit au fil du temps. D’ailleurs, il suffit de revisiter le pouvoir de Faustin Soulouque pour voir les similitudes étonnantes avec le duvaliérisme. Similien, chef des Zinglins, ancêtres des macoutes, ne ressemblait-il pas à Clément Barbot, chef des macoutes ou aux Bòs Pint, Ti Bobo, et j’en passe?

Puisqu’il faut remonter le fil de l’histoire, sans pour autant rebrousser chemin, pour reprendre cette phrase heureuse de Régis Debray(même si en Haïti c’est la norme puisque l’histoire s’entête à se répéter), pour pouvoir comprendre que la dictature a pu durer aussi longtemps parce qu’elle avait un terroir fertile à sa régénération, et que la mentalité de domesticité est vivifiante. La soumission totale au chef commence dans la cellule familiale, se prolonge à l’école face au Maitre, se poursuivre au plus haut sommet de l’État, le président, le Tout-Puissant. Le hasard n’existe pas dans les rapports humains, ni de façon diachronique, pas plus synchronique. Le ferment du chef tout puissant avec droit de vie ou de mort s’inscrit dans les relations sociétales. Le refus de discuter d’idées entre gens du savoir est le signe par excellence de l’étroitesse d’esprit des élites intellectuelles, en premier lieu, et des autres, en deuxième lieu; au bas de l’échelle sociale, l’exemple du sommet devient loi. Il n’est non plus un hasard que le système éducatif façonné depuis 200 ans survive à la modernité, car les élites n’ont évolué qu’au niveau du discours mais arriérées sur le plan pratique. Les écoles, soi-disant sérieuses, ces écoles pour la perpétuation de l’arriération du pays, ont produit des têtes à la mesure du système rétrograde. Finalement, il n’est pas surprenant que Price Mars ait fait école jusqu’à produire son fameux rejeton, qu’est le duvaliérisme, et le noirisme avec; quant à Anténor Firmin, il a été laissé dans l’ombre pendant les 100 dernières années écoulées.

Le Nègre Marron continue à vivre en chacun de nous et il a la vie dure:le sauve-qui-peut général. Chacun se bat pour ses miettes, au final on récolte le néant. Toutes choses étant égales par ailleurs, avec plus de vision, on ne se battrait pas pour la portion congrue mais pour la part du lion. Cela s’appelle tout simplement être dans l’esprit du temps : tout simplement être dans la modernité de pleins pieds. N'a-t-on pas vu des progénitures, des parents, des familles, des amis, qui ont perdu des proches devenus des zélés défenseurs de la dictature? Peu d'Hommes dans ce pays ont la force de leur conviction. On a vu durant ces années d'anciens prétendus opposants au régime des Duvalier servir des partisans zélés de l'Ancien régime. La liste de ces gens est longue. Pas l’exception. Si Martelly est capable d'acheter la conscience de beaucoup d'Hommes aujourd'hui à coup d'argent, ce n'est certainement pas le hasard. C'est la preuve même de notre culture marron; de manque de colonne vertébrale. Il faut avoir un rapport organique avec la connaissance pour avoir de la conviction. Quand le savoir est uniquement pour la galerie, pour se faire valoir, les discours sont vides de sens. La relation entre le verbe et l'action ne se feront jamais corps. Et surtout, il ne faut pas croire que ce travail de mémoire commencé aujourd'hui.

Je ne pourrais aujourd'hui rester muet et nous laisser faire le plein d'émotion jusqu'à la prochaine fois quand nous serions à fleur de peau sans nous mettre face à notre destin, car au rythme où vont les choses, de dégradation en dégradation, il faut bien se regarder au miroir et se dire : Nous sommes vraiment d'une laideur monstrueuse. Quand nous aurions reconnu notre monstruosité, nous serions en mesure de trouver les moyens pour nous embellir. L’après Duvalier nous fait vivre les dérives lavalassiennes, les dérives de l’Haïtien en général, toutes tendances confondues. Tant que nous jouons  à l'autruche, nous n'aurons jamais le sentiment de révolte qui nous fera prendre conscience que les choses ne peuvent plus durées ainsi. A ce jour, la critique du duvaliérisme a-t-elle été faite? Je répondrai sans hésiter que non. Le retour à une dictature aussi ou plus sanguinaire que les Duvalier ne fait aucun doute. Le même terroir produirait nécessairement les mêmes graines. A mon avis, il faut vider la question de couleur, il faut une réforme de l’éducation, il faut un consensus national sur la citoyenneté haïtienne, pour sortir du carcan tribal. Ces éléments constituent l’épine dorsale de la construction de la nation haïtienne.

J’en ai déjà fait une proposition sur le moyen de résoudre la question de couleur dans un ou plusieurs de mes billets. Par analogie à l’exemple du Québec, car la révolution tranquille ne s’est pas faite contre les anglophones mais pour les francophones suivant des règles justes et équitables aux deux ethnies. Les privilèges des premiers ont été sauvegardés, telles que leurs institutions(écoles et universités), tandis que des conditions matérielles et intellectuelles ont été mises de l’avant pour créer l’équilibre inter ethnique. Dans le cas d’Haïti, un tel accommodement raisonnable est possible, car la seule voie de nivèlement par le haut passe obligatoire par l’acquisition de savoirs modernes et, s’il le faut, une discrimination positive pour pallier les carences héritées de l’histoire. Cette question ne doit pas être posée de façon antagonique, c’est-à-dire Noirs/Mulâtres. Plutôt dans le sens de l’amélioration substantielle du sort des plus démunis. La citoyenneté haïtienne doit être inclusive : serait Haïtien ou Haïtienne, celui ou celle qui aurait imprégné les valeurs consensuelles de l’haïtianitude : référence commune à l’histoire commune, passée et en devenir.

Finalement, une des taches à abattre, c’est la réécriture de l’histoire haïtienne dépouillée de ses oripeaux, de ses apories, tels que l’apologie du marronnage, l’historiographie autour des grands hommes au détriment des faits sociologiques, etc. Il faut que l’enseignement de l’histoire soit fait suivant les approches modernes, soit l’histoire problème : le questionnement des faits du passé suivant l’approche scientifique. Aussi, la philosophie à la base d’une réforme de l’éducation doit avoir pour boussole l’équité entre les différentes couches à tous les points de vue. Le savoir enseigné doit avoir sa couleur locale. Vu l’état d’ignorance, il faut commencer par enseigner des savoir préliminaires, sans flafla, à tout le monde, sans restreindre quiconque d’aller au-delà des acquis élémentaires. L’école doit avoir pour une de ses finalités la libération du savoir, donc le dialogue entre les citoyens, toutes couches confondues…

Ernst Jean Poitevien

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