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Impossible dialogue, l’impasse est insurmontable

La source du monologue social

Blocage intellectuel
Dans un de mes commentaires, durant la réunion de El Rancho, je disais : quel dialogue, pour quelle solution, pour quel vivre ensemble? Le dialogue est nécessaire, et même urgent, quand les acteurs ont des contraintes immanentes. Quelle contrainte aurais-je à initier un dialogue avec qui que ce soit s’il ne fait pas partie de ma vie de loin ou de près, et vous-même en retour? La nécessité du vivre ensemble renvoie au besoin de l'harmonie et de la concorde, donc de la recherche du bonheur général suivant l'éthique de la responsabilité : la solidarité citoyenne, le minimum socialement et moralement nécessaire pour perpétuer et prospérer en tant qu'unité nationale. En Haïti, c'est le mode de production de la flibuste qui a toujours prévalu. Cela rime et rythme tous les aspects de la vie sociale. La mentalité du marron, l'individualisme crasse ou anarchiste, ne saurait se soucier du bien commun; tout cela l'est complètement étranger.

Les conditions d’existence déterminent le comportement de tout individu. Dans le cas d’Haïti, ces conditions sont aussi bien d’ordre matériel qu’intellectuel. L’absence de développement économique et un système d’éducation rétrograde et improductif constituent les pesanteurs de l’effondrement du pays. Si tant est que l’instruction c’est l’éducation des trois niveaux du cerveau, soit le cerveau reptilien, limbique et néocortical, en quoi notre système d’éducation en tienne-t-il compte?

La confusion du langage qui reflète l’imbroglio des concepts et, en dernière analyse, la représentation diffuse de la réalité constitue l’un des freins à toutes formes de dialogue entre les Haïtiens. Quand, en plus, la précarité se met de la partie, l’énigme haïtien devient un casse-tête incommensurable, sans compter le poids de l’histoire avec ses aléas quant à son ravage psychique : des quiproquos culturels qui nous tiraillent, nous imprègnent au plus profond de notre être. Les formes de ce traumatisme s’expriment dans les dichotomies : Créoles versus Bossales; créoles versus français; Noirs versus Mulâtres; Campagnards versus Citadins, diaspora versus gens de l’intérieur, etc.

Les faux-semblants de la communication

C'est dans cette optique que j'observais cette mascarade initiée par la Conférence épiscopale. En effet, une bande de coquins s'est réuni dans le seul but de parader comme des singes pour consommation extérieure. Les figures de style, les logomachies se sont donné rendez-vous à El Rancho; le narcissisme de l'un comme de l'autre a été agrémenté à son paroxysme : faute de n'avoir rien à foutre durant ces journées de parodie nationale, l'égo de chacun a été satisfait; la thérapie n'a profité qu'a ses magots coiffés de linge. Quant à Haïti, sa descente abyssale dans les limbes continue inexorablement. Et pourtant, on ne saurait accuser ces Messieurs d'être de mauvaise foi puisqu'ils ignorent leur responsabilité faute d'être astreints par la conscience de l'urgence du moment car on ne peut juger quiconque qui est étranger aux contraintes, ni qui ne peut appréhender les conséquences de leur inaction.

En l’absence d’un système scolaire qui développerait la pensée procédurale, le sens de la prospective devient donc le talon d'Achille de la pensée intellectuelle haïtienne. Jean-François Revel disait une fois qu'un homme en l'absence de toutes contraintes est libre de ses pensées, qu'il ne faudrait lui dire plus tard, lorsqu'il changera d'idée, qu'il n'a aucune éthique de conviction. Comme un homme ivre ou sous l'effet de la drogue est libre de dire, et même de faire n'importe quoi car il dirait et agirait suivant les limites de son imagination débridée. Quand la pensée d'anticipation n’y est pas, la pensée magique prend toute la place dans ses décisions.

Marché de dupes

Donc, qu’aujourd’hui l’accord qui a été signé fasse l’objet de contestation de la part de certains acteurs membres de la communauté politique, me laisse indifférent. Je suis complètement de glace face à la parodie de El Rancho et ses retombées. La mascarade était viciée à la base. L’organisation des élections depuis plus de trois ans relevaient du pouvoir exécutif pour la bonne marche des institutions. Il n’y avait aucun préalable pour ces élections. L’exécutif a donc été de mauvaise foi dès le départ; son penchant à créer des crises à répétition, c’est sa seconde nature. A chaque crise provoquée par Martelly suit une parodie de négociation pour finalement se terminer en queue de poisson : l’accord entre l’exécutif et le parlement sous l’instigation des Religions pour la Paix du 24 décembre 2012 est resté lettre morte, sinon une initiative tuée dans l’œuf autour de la chicane du Conseil Électoral Permanent (CEP) de six membres au lieu de neuf versus un conseil provisoire qui a fini par être un Conseil Transitoire du Conseil Électoral Permanent(CTCEP) mais qui n’a pas pour autant organisé aucune élection. La capacité de créer de faux problème est prodigieuse : l’organisation des élections a commencé par être un problème juridique, avec le CEP de six membres, pour devenir une question de sémantique, avec le CTCEP, et maintenant continuer en entourloupette. Cette spirale d’absurdité est loin de tirer à sa fin : la comédie continue.

Il faudrait lire ou relire Jacques Barros de Haïti: de 1804 à nos jours pour comprendre le poids de l'histoire dans l'évolution de ce pays : conquis par des flibustiers et des boucaniers français, toute l'histoire de ce pays est traversée par cette pesanteur, ce fil d'Ariane qui, pour parler historien, est cette continuité dans nos actions qui traverse le temps. Aujourd'hui, on entend les acteurs se plaignent d'avoir signé un document à la va-vite, que l'article 12 y ait été inclus sans qu'il y eût consensus, que le sénateur Steven Benoit ait reçu procuration de Simon Desras, le président du Sénat et l'Assemblée Nationale quand bien même, suivant les règlements du Grand Corps, ç'aurait dû être le vice président. Soit.

Retour à la case de départ

Plus les jours passent, et tout récemment le rejet de Simon Desras de l’accord, on comprend bien que la procuration de ce dernier à Steven Benoit était un geste coquin. L’exécutif aussi n’a pas été de sainteté car la réunion a été noyautée par de partis bidons proche du pouvoir et, ensuite, l’étirement de l’annonce de la formation du CEP. Soit encore. L’essentiel c’est de respecter sa signature jusqu’au bout. Bien sûr, l’exécutif ne respecte pas l’accord à la lettre, donc il fallait mener la bataille autour de l’accord au lieu de le rejeter du revers de la main l’entente. En acceptant de s’assoir avec Michel Martelly, il fallait s’y attendre qu’il n’y avait même pas une once de sincérité de sa part.

Pour illustrer la légèreté qui caractérise notre élite, une amie me faisait cette remarque :«Moi ce qui me révulse c est notre laisser faire . L inaction de ce petit groupe plus ou moins éclairé et cette inaction est un courant porteur de n importe quoi. un journaliste un jour a demandé à Frank Etienne la plus grande qualité de son peuple. Il a répondu sans hésiter la résignation et ça me tue ! L intellectuel haïtien est passif , il dénonce et ensuite s'enferme dans sa tour d ivoire pendant que les incompétents colonisent l esprit de la masse.» Sincèrement, je ne crois pas que notre élite soit indifférente; elle est tout simplement incapable de comprendre la problématique haïtienne. D’ailleurs, si on reconnait que Frank Étienne a eu le mérite de donner à la langue créole ses lettres de noblesse, mais on ne peut lui en demander plus. D'ailleurs, une autre fois, je n’ai jamais compris pourquoi l’auteur de Pèlen tèt, de Dezafi ait accepté d’être décoré par un néo duvaliériste de la trempe de Sweet Micky. En ce sens Anthony Phelps est un homme conséquent, car il a refusé de pactiser avec le duvaliérisme quelle qu'elle soit la forme: la monstruosité reste intacte!

Finalement, il faut conclure que notre élite est malade de sa culture qui ne sert qu’à épater la galerie. L’absence de recherches sérieuses en histoire ou dans les sciences humaines en général et les sciences dites dures en particulier sont des signes probants même de la crise haïtienne. Il faut être vraiment d’un optimiste sans bornes pour continuer à croire à un sursaut…

Ernst Jean Poitevien

http://haiti-tribune.blogspot.com/2013/02/problematique-haitienne-entraves-la.html

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