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La maladie sociale commence par la tête

Pensée sclérosée : blocage inextricable



Je ne saurais faire abstraction de ce parallèle pour jeter un coup d’œil sur les conditions qui ont amené à la disparition des habitants de l’Île de Pâques ou de l’effondrement de la civilisation Maya et Aztèque pour porter un certain éclairage sur la crise haïtienne. Dans les trois cas, c’est l’orthodoxie de la pensée, le dogmatisme invétéré qui a déterminé leur sort. Quand un peuple ne peut pas créer de rupture épistémologie avec le mode de pensée qui l'entraine dans sa dégringolade éperdue, il subit du même coup la loi fatale de la sélection naturelle1. A voir la dégringolade d’Haïti parée de ces élites dogmatiques, l’espoir d’un revirement laisse perplexe tout bon observateur de la situation.

Un exemple pourra suffire pour illustrer cette inquiétude, c’est la légèreté avec laquelle le lettré haïtien s’exprime sur n’importe quel sujet. Le cas le plus saisissant est cet été quand Hérold Jean-François2 affirmait que le relèvement du pays passerait par la formation d’une équipe nationale de football de haut niveau. Même quand il aurait été ivre, il aurait dû s’abstenir et attendre qu’il ait repris tous ses sens avant de prononcer une telle absurdité. Mais malheureusement, dans ce pays, la critique est parcimonieuse à l’intérieur de l’élite intellectuelle parce que tout le monde se congratule et personne ne veut être en dehors du sérail. Donc, cette mafia oblige l'Omerta3. Et pourtant, la critique au sens kantien est une démarche qui consiste à sonder les limites et la validité d’une approche, d’un postulat, d’un concept, etc. Elle est donc stimulante et créatrice parce qu’elle est dynamique: seul le changement perpétuel est immuable et salutaire.

L'expression vivante du retard de l'intellect

Au cours de mes recherches sur les affirmations de l’historien Philippe Girard4 sur le fait que Dessalines était pendant dix ans esclave de Toussaint Louverture, je suis tombé sur une réponse d’un intellectuel haïtien qui s’est offusqué d’une telle déclaration en faisant appel à Roger Gaillard, René Piquion et Gérard mentor. Une telle attitude confirme l’orthodoxie du système éducatif haïtien. Premièrement, les connaissances évoluent : les nouvelles découvertes bousculent nos certitudes, surtout quand on sait que les archives concernant l’histoire d’Haïti sont peu exploitées et explorées. Dans un deuxième temps, la méthodologie est bancale puisque les seules façons d’attaquer une recherche historique, c’est soit de trouver une faille dans l’analyse des documents, soit d’autres archives qui permettent de valider ou d’infirmer la proposition de l’auteur. Ce n’est nullement en faisant appel à des éminents intellectuels qu’on serait en mesure d’éclairer le débat. Ce Louis-Carl Saint Jean5 fera bien rire de nous. Pour joindre l’incohérence à l’absurdité, il affirme :
D’abord, nous faisons une confiance aveugle en leur savoir, en leur compétence et au sérieux de leurs travaux intellectuels, bien que nous sachions que les sentiments et les idéologies sont à mépriser pour laisser parler plutôt les faits et les nouvelles trouvailles sérieuses. Ensuite, sérieusement, « pye bèf pou pye bèf, ma-p pran-l kay pratik », car,  il est temps que nous autres Haïtiens apprenions à respecter nos hommes de valeur et à croire finalement que « quelqu’un puisse être prophète en son pays http://www.radiotelevisioncaraibes.com/opinion/toussaint_louverture_devant_l_histoire.html

Cela me rappelle la même réaction incendiaire de Jean Metellus quand Léon François Hoffmann avait déclaré que la cérémonie du Bois Caïman6 n’a jamais existé. L’expression de l’émotivité ne peut pas remplacer le travail de la raison. Quand un intellectuel fait une démonstration par des confidences ou par des sentiments, il est à mettre dans la galerie de ceux qui ont une posture nationaliste mais une attitude dépendante. Si les étrangers peuvent nous contredire sous des bases très solides, la seule réaction intelligente serait de monter le niveau de rigueur dans nos recherches. Il ne faut pas combattre Philippe Girard sur le terrain des sentiments mais de l’analyse historique7. Par conséquent, il faut faire la preuve archivistique de la validité ou non de ces conclusions ou affirmations. D'ailleurs, sur plusieurs points, il apporte des éléments nouveaux et certains autres débordent le cadre de l’histoire et tombent dans des considérations purement philosophiques. Ce qui n’est pas pour autant de moindre importance. Au contraire.

Un regard neuf sur l'invasion américaine de 1915

Par exemple, dans son livre Haïti : The Tumuluous History, Girard avance que l’élite haïtienne s’accommoderait bien à l’occupation américaine si ce n’était les innombrables bévues des militaires américains. La prise d’armes de Charlemagne Péralte a été effective après avoir été forcé de participer à la corvée, comme ce fut le cas pour Price Mars qui a été embarqué de force à la corvée. Quand on sait le mépris du travail manuel et d’avoir été mis sur un même piédestal avec des paysans, cela a fâché les éléments de l’élite, si près de la culture occidentale si loin de la culture du terroir. Price Mars7 bis ne s’est-il pas offusqué qu’un auteur du nom Verschueren l'eût associé à la pratique du Vodou. De même la réaction dédaigneuse et condescendante de Jacques Stephen Alexis face à ce culte dans les pages du Nouvelliste du 7 janvier 1958.

En effet, à part l’initiative de prise d'armes folkloriques d’Antoine Pierre Paul8 au tout début de l’occupation et la guérilla de Charlemagne et Benoit Batraville de 1918 à 1922, il a fallu attendre jusqu’à 1929 avec le massacre de Marchaterre et le soulèvement des étudiants pour que les élites autour de l’Union patriotique se manifestent9. Leur stratégie étant d’agiter la question haïtienne au niveau international mais sans réel souci de s’allier les masses pour un véritable sursaut national10. Et l’arme la plus puissante que ces élites ont opposé dans un premier temps à l’occupant, c’est la culture française. Cette symbiose qui a toujours fait défaut dans toutes les luttes politiques ou de libération nationale, sauf en 1804, est en grande partie la conséquence de toutes les occupations qu’on a connues jusqu'à ce jour et de la crise pérenne11. En déléguant le rôle de sauveur aux étrangers dans nos luttes intestines, il ne fallait pas s’y attendre que ces derniers viennent sauvegarder nos propres intérêts. Vu dans la moyenne durée de l’histoire haïtienne, cette conclusion de Philippe Girard est loin d’être bête. Elle est même lumineuse.

Je sais que la tradition de toutes les générations mortes, pour reprendre Marx, pèse d’un poids très lourde sur le cerveau des vivants12. Donc, renouveler l’historiographie, instruire le cerveau de l’haïtien par les connaissances procédurales, voire inductives, est un chemin long et sinueux. Par une citation, par la récitation, par un syllogisme, par le psittacisme, par la logomachie, et j’en passe, on se croit gradué au sommet de la connaissance. Plus on en connait, plus on prétend à une supériorité sur les autres, en défiant le minimum de bon sens. Ces connaissances déclaratives(formelles) sont les préliminaires à toutes connaissances supérieures, donc procédurales et inductives. Cependant, nous confondons la base au sommet. N’est-il pas donc compréhensible que nous voguions en pleine absurdité, que nous soyons incapable de maîtriser ni le conjoncturel ni le structurel? Roger Establet, dans Le niveau monte, nous rappelle que seules les sociétés traditionnelles priorisent l’apprentissage par la mémoire. La connaissance est tellement dynamique qu’elle ne peut être immuable. Il va sans dire que l’éducation du cerveau doit être construite à répondre aux problèmes nouveaux, sans à priori. Et il ajoute que les générations d'aujourd'hui comprennent mieux la théorie de la relativité de Einstein que ses contemporains, à titre d’exemple. Vérité de la Palice.

Une voie de sortie de notre léthargie

Le concordat de 1860 a été l’acte de colonisation par excellence d’Haïti. La formation de l’élite a été mise entre les mains de religieux, dont les ultramontains en sont la preuve évidente. Au Québec, presque à la même époque, ces réactionnaires ont gardé l’élite québécoise dans la noirceur la plus totale. A la différence d’Haïti, le Québec se situait quand même dans un environnement qui suivait le cours de la modernité avec une grande université anglophone, McGill. Le milieu étant fertile intellectuellement, cela a insufflé une certaine bouffée d’air frais sur le reste de cette Province canadienne. La révolution tranquille de 1960 est arrivée à point nommé pour que les Québécois ne soient plus selon le livre de Pierre Vallières Les Nègres blancs d’Amérique. L’un des principes centraux de cette réforme éducative, c’est de rendre les enfants égaux en matière d’éducation en mettant sur pied une approche pédagogique axée sur la démocratisation de l’enseignement, donc chasser les approches élitistes, et une approche didactique à la mesure de la différenciation sociale et naturelle. La fin des cours classiques mettant uniquement l’accent sur des matières traditionnelles avec la création des CEGEP (Collège d'Enseignement Générale et Professionnelle) a eu pour conséquence de former des citoyens capables de répondre aux problèmes de l'heure, donc permettre au Québec de prendre le train de la modernité. C’est ainsi que le Québec est devenue moderne par la rupture avec son système d'éducation traditionnelle et exclusiviste. C'est là le rôle d'une élite consciente de son rôle historique et qui comprenne que son prestige passe par l’amélioration du sort de tous les citoyens.

En Haïti, ces écoles congréganistes confortent et renforcent cet apartheid entre les Bossales et les Créoles. Elles ouvrent la plaie à son paroxysme par le mépris ou l’ignorance de la culture du terroir. Pire encore, elles n’outillent pas les enfants à sortir du labyrinthe gnoséologique, elles les confondent dans leur être même entre ce qu’ils sont et ce qu’ils devraient être; entre les connaissances formelles et les connaissances informelles12 bis. Elles rejettent les connaissances empiriques parce que trop proches de la pensée scientifique, donc insidieuse au maintien des privilèges de l’élite traditionnelle, elles mettent l’accent sur le paraitre : la langue française ne constitue pas un outil de communication mais le symbole de statut social, car le français n’est pas là pour transmettre de l’information mais un décorum de statut social.13 Combien d’Haïtiens, même hautement cultivés, soient capables d’entretenir une conversation par exemple sur le sexe ou la nourriture avec une registre populaire ou familière? Très peu. La langue française utilisée en Haïti n’a pas de registres, elle est un patchwork de citations prises ça et là, des clichés14. Maurice Sixto avait illustré cette situation par le discours creux et long d’un ministre à l’occasion de l’inauguration d’un bateau. Si l’on veut un exemple vivant aujourd'hui, Rudy Heriveaux en est un cas parfait, avec une litanie de synonymes, un langage ronflant pour ne rien dire.

Consciemment ou inconsciemment, tout système vise à se perpétuer soit par la force mais surtout par la colonisation du psychique. La transmission d’un certain nombre de réflexes qui se caractérisent dans la société haïtienne à ce que Herskovits appelle l’ambivalence socialisée, c’est-à-dire le refus de se voir tel quel mais préférant jouer à l’autruche ou pratiquer le bovarysme culturel15. Cette ambiguïté se manifeste par la rhétorique de la fierté raciale et par la valorisation de la culture européenne ou française dans le quotidien. L’être et le paraître jouent au cache-cache dans notre existence ce qui finit par nous rendre allusif, flous, immatures, des êtres incomplètement réalisés. On vacille, on titube et on se suicide collectivement parce que nous sommes complètement désorientés mais on continue à croire qu’on s’arc-boutent sur du solide: l’illusion optique conditionne nos pratiques délétères. Tant qu’on ne sera pas conscient que cette élite est la cause de nos malheurs, nous ne sortirons pas de l'abîme. Il faut revoir toute la pensée léguée par cette dernière, car elle ne vise qu’à perpétuer sa domination jusqu'à la disparition finale de la société haïtienne. Le cahot haïtien est la conséquence d'une élite arriérée jusqu'à l'os, donc son remplacement est impératif!

Ernst Jean Poitevien

1. http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/09/27/l-homme-animal-suicidaire_1766966_3246.html
2. http://www.alterpresse.org/spip.php?article16585#.VJnU6V4AB
3. Mats Lundahl, Haitian Underdevelopment in a Historical Perspective, Journal of Latine American Studies, Vol. 14, no.2, Nov. 1982, pp. 1-14
Léon-François Hoffmann, Le roman haïtien. Idéologie et Structure, Les Éditions Naaman, 1982, pp. 50-55
4. http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/123230/Decouvertes-recentes-sur-la-vie-de-Toussaint-Louverture.html
5. http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/123230/Decouvertes-recentes-sur-la-vie-de-Toussaint-Louverture.html
6. Hoffmann, Léon-François, 1990, « Histoire, mythe et idéologie. La cérémonie du Bois-Caïman ». Études Créoles 13(1) : 9-34.
7. http://jdecauna.over-blog.com/article-toussaint-louverture-121420068.html
7 bis. Léon-François Hoffmann, Haïti, couleurs, croyances, créole, édition du Cidihca, Montréal, 1990, pp. 192 et 195
8. Michel Soukar, La prison des jour, Mémoire d’Encrier, Montréal, 2011, 276 pages
9. Philippe Girard, Haïti : The Tumultous History. From Pearl of  The Caribbean to Broken Nation, Palgrave Macmillan Trade, 2010, chap. 4
10. Ibib.
11. http://www.alterpresse.org/spip.php?article2018#.VJn2u14AA
12. Karl Marx, Le 18 brumaire de L. Bonaparte, Les éditions sociales, Paris, 1969
12 bis.  http://emoglen.law.columbia.edu/twiki/pub/AmLegalHist/ThaliaJulmeproject/Haiti_et_ses_elites,_Jean_Casimir.pdf
*. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfp_0556-7807_1998_num_122_1_1141
13. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726X_1981_num_15_61_1871
14. Idem
15.http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jsa_0037-9174_1969_num_58_1_2102

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