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Grammaire de la pensée philosophique haïtienne (3 de 5)

la situation du déboisement en  Haïti par rapport à la République dominicaine
Dans cette série de cinq articles de la grammaire de la pensée philosophique haïtienne, je reste dans le même registre que les deux précédents articles. Depuis cinq ans, j'ai posé les bases de ma recherche sur les causes de la déchéance d’Haïti dans mon article intitulé Problématique haïtienne. En général, les Haïtiens préfèrent les slogans qui caricaturent la réalité du pays sans faire une analyse anatomique de cette décente abyssale dans les limbes depuis 1804, date du triomphe de l'une des plus grandes révolutions de l'humanité. Je les comprends, car il est difficile de se regarder dans un miroir sans œillères. L'Homme étant ce qu'il est tout changement épistémique le déséquilibre. Et Dieu seul sait combien qu'il adore les certitudes même plus abêtissantes. Dans le cas de l'Haïtien, il se morfond; il meurt à petit feu que de virer de bord parce que son éducation cognitive le conforte dans des certitudes éternelles. Et cependant, l'effort doit être tenté. Quand on y arrive, on a une réelle image que ce miroir nous renvoie. Et c'est là que la guérison ou le début de la résolution du problème. Si on refuse cet exercice, on continuera à se détruire lentement mais sûrement. Le problème du pays n'est pas l'analphabétisme du peuple, mais plutôt l'illettrisme des pseudo élites, qu'on devrait appeler plutôt des mercenaires attitrés. D'ailleurs, plusieurs ténors, dont Price Mars, Pauleus Sannon, Anténor Firmin, et j'en passe, de ces élites ont en maintes fois signalé cette médiocrité ambiante qui reproduit incessamment notre carcan mental. Ce constat est sans appel : En Haïti, il y a peu de lettrés qui pensent, mais beaucoup qui s'affublent ce titre honorifique.



On comprendra aisément pourquoi l'absence de débats d'idées est la règle chez les Haïtiens car chacun porte avec lui sa vérité et l'érige en absolue. Les gens du même sérail ne discutent pas, ils se congratulent : Je t'encense, tu m'encenses; nous nous encensons; ils s'encensent. Gare à cet intrus qui oserait gâcher cette belle union. La proscription, l'anathème, l'attend au détour; il sera relégué parmi les crétins sans autre forme de procès. Point n’est besoin de dire combien la connaissance est élastique : elle est en même temps solide, liquide et innommable; on tourne toujours autour d'une certaine vision transcendantale de la vérité. Mais la perception pose problème car elle est multiple. Je dirais que les outils(les sens) auxquels l'entendement rentre en contact avec le monde extérieur sont loin d'être parfaits. Indubitablement, les conclusions seront toujours incomplètes. En conséquence voilà pourquoi, pour reprendre l'autre, qu'il ne faut pas prendre mes crachats pour de l'eau bénite. Ni les vôtres d'ailleurs.


Un autre constat ahurissant, dont on n'a pas besoin trop de se creuser les méninges pour comprendre l'infertilité de la production intellectuelle haïtienne, c'est l'absence de rapport avec le livre de l'élève haïtien. De la maternelle à la terminale, il ne lit aucun livre dans le cadre de son parcours scolaire. Il n'y a pas dans l'enseignement aucune activité de lecture liée à la didactique de l'apprentissage. L'absence de bibliothèque dans les écoles en est une raison, mais, quand bien même il y en aurait, les enseignants ne sont pas outillés pour exploiter cette ressource, car, dans la très grande majorité des cas, ils ne lisent pas et ne savent pas comment organiser la transmission des connaissances à travers une telle activité. La bonne vieille méthode plus que centenaire de la prestation du maître devant la classe reste encore la norme. Le maître, c'est la connaissance personnifiée. Point! Alors, cette habitude de clouer le bec à un adversaire en faisant appel à une autorité, un grand maître, ne participe-t-elle pas de cette pédagogie autoritaire et inerte?


La pensée immuable et ses conséquences


Pour résumer la complexité de l’activité de connaissance, je reprends ici cette synthèse de Claude Julien dans le cahier Manière de voir à la fin des années 80 :

Il ne faut pas croire son œil, mais son cerveau, a écrit un scientifique. L’œil croit voir que la Terre est plate, seul le cerveau lui dit qu’il se trompe. Et alors que la caméra portée par satellite confirme qu’il en est bien ainsi, l’œil humain reste trop souvent au ras du sol. Regard pragmatique, incapable de détecter ce qui ne bondit pas aux yeux. Prendre de la hauteur, pour être plus proche du réel, plus humain. » Claude Julien dans Manière de voir, novembre 1987


Les cent dernières années et plus ont été si révolutionnaires en termes de bouleversements de notre compréhension du monde que je m’amuse face au dogmatisme de certaines gens, qui prennent encore pour immuables toutes connaissances, pendant que plus les découvertes sont abondantes plus la complexité de la réalité nous apparaît dans toute sa nudité. Ce qu’on savait vrai autrefois ne l’est plus ou pas tout à fait. La révolution numérique, les découvertes en neurosciences, le progrès de la génétique, etc. viennent bousculer toutes nos certitudes. La physique quantique rend caduque beaucoup de nos évidences: l’absurde devient évident et l’évident absurde; l’imaginaire et le réel deviennent quasiment en parfaite symbiose traduit par la percée numérique et toutes les possibilités d’innovation à venir. Dans un futur proche, la réalité virtuelle se superposera à la réalité proprement dite dans toutes les sphères de la vie. La conception du passé, du présent et du futur ne serait plus une trajectoire mais une réalité unique et simultanée. Ce qui rend caduque encore davantage le cartésianisme dans son sens le plus strict.

On comprendra bien ici combien nos vérités absolues, notre système d'enseignement dogmatique ne tiennent pas la route. On est à des années-lumière du nouveau paradigme de la pensée humaine. Notre déphasage face à la réalité peut être la raison pour laquelle on ne prend pas conscience de la gravité de la situation du pays et y apporter des remèdes salutaires à ce mal. Les sciences dites humaines ou sociales (histoire, sociologie, etc.) sont pour l'essentiel basées sur l'intuition, donc l'entendement y joue un rôle prépondérant, et l'entendement se nourrit des sens, alors les biais sont on ne peut plus plausibles. Et quand bien même on ferait appel aux statistiques, la formulation des questions, la méthodologie de recherche y est pour beaucoup dans la rigueur ou non des conclusions. Ce qui n'est pas toujours le cas. La méthodologie en ces sciences souffrent, trop souvent, de biais idéologiques (culturels, sociaux, politiques, etc.). En science dure, quand l'intuition et la démonstration mathématique ne tirent pas les mêmes conclusions la mathématique l'emporte.

Aux problèmes criants du pays, on fait appel à l'idéal dessalinien, à la glorification du gouvernement d'Éstimé. On veut reprendre là où ils ont laissé. Sans se demander s'ils avaient bien posé le problème ou si leurs approches valent la peine qu'on s'y attarde. Aucune étude sérieuse, à ma connaissance, n'a été tenue dans aucune de ces deux situations. Des perceptions, purement des perceptions, que ces deux cas étaient dignes de mention. Voilà la légèreté dans toute sa nudité de la pensée philosophique haïtienne qui ne peut que produire le résultat qu'on connait aujourd'hui dans le futur. Le monde a tellement changé, d'autres paradigmes ont vu le jour, faut-il s'attarder à refaire la roue? La périphérie, des pays dits autrefois sous-développés, est en train de se rapprocher du centre, ceux autrefois dits développés. Le sous-développement n'est plus une fatalité. S'y attarder dans les anciens schèmes de pensée n'est autre chose que du misérabilisme, pour reprendre Thierry Hentsch.


L’autodestruction programmée



N'est-il pas étonnant que la politique économique suivie par tous nos chefs d'état de Toussaint Louverture jusqu'à l'occupation américaine a été pensée et mise en exécution par Hédouville après l'abolition de fait de l'esclavage en 1793 par le fait qu'il fallait presser le paysan jusqu'à l'évider de toute sa substance? Le socle de cette pensée a été l'oeuvre de ce dernier devant l'état de fait que l'esclavage n'était plus viable dans la colonie de Saint-Domingue. La cassure était immanente. L'introduction d'une certaine forme de salariat devenait un passage obligé. Le problème majeur auquel devait s'attaquer les dirigeants post révolutionnaire n'était-ce pas la reconstruction du système de production? L'approche christophienne est donc la seule qui tentait une solution cohérente, en dépit de ses faiblesses. Elle ne s'est pas occupé de la remise sur pieds des infrastructures d'avant la révolution. Tout compte fait, elle a donné certains résultats patents : Le patrimoine matériel de la nation se trouve pour l'essentiel dans le Nord du pays. Comment a-t-on pu rester engluer dans cette schème de pensée sans jamais vraiment s'en sortir?


La traduction dans la pratique de cet état d'esprit, c'est cette surdétermination du paraître sur l'être. On a toujours été au diapason des grands courants mondiaux d'un point de vue purement rhétorique. L'application de ces idées, et pourtant, ne s'est jamais concrétisée. La constitution de 1843 reconnaissait au créole le droit de citer dans l'éducation des enfants mais ne s'est jamais traduit dans les faits. La gratuité scolaire était aussi reconnue mais le budget ne suivait pas. Somme toute la rhétorique modernisatrice a toujours été bel et bien présent en tout temps dans le pays. Tous les élèves haïtiens ont appris que le pays était essentiellement agricole mais rien n'a été fait pour l'agriculture, tutti quanti. Le bluff devient une conception de la vie qui nous catapulte dans le néant : se mentir ne peut que se détruire avec tout ce qu’il y a autour. Le rachitisme du pays ne provient pas du grand méchant Oncle Sam, des Yankees, mais de nos mercenaires attitrés.


Ce bovarysme culturel submerge notre subconscient dans tous ses coins et recoins. La déconnexion entre la théorie et la pratique est symptomatique de l’histoire d'Haïti. Elle est notre marque de commerce. Sur papier, dans sa trajectoire historique, le pays n’est pas aussi pauvre qu’on le constate: les idées libérales, par exemple, se sont manifestées depuis la présidence d’Alexandre Pétion, si ce n’est pas même au moment de la fondation de la colonie, car les flibustiers n’ont pas abandonné leur esprit de liberté de sitôt.


La médiocrité à l’état pur

J'ai constaté depuis quelques années cette imposture de bon nombre de lettrés à feuilleter les livres dont ils se targuent d'avoir lu. Voilà pourquoi l'inconsistance de la pensée haïtienne saute aux yeux de tous lecteurs avertis. Dans son Silencing The Past, Michel-Rolph Trouillot a fait ce constat que l'absence de référence à des auteurs haïtiens, particulièrement en histoire, par les écrivains étrangers est le fait que l'historiographie haïtienne est essentiellement idéologique. Ces écrivains-là, puisqu'il faut les appeler ainsi, font passer leurs sentiments avant toutes recherches sérieuses. On comprendra aisément devant le mal haïtien, cette descente aux enfers, l'idéal dessalinien soit au devant des idées phares pour la sortie de cette crise. Rien d'étonnant! En revanche quand on met les actions posées par Dessalines et son idéal, le fossé est d'une énormité incommensurable : La politique économique est un fiasco; la gestion du pouvoir une sinécure.


En remontant le fil de la pensée philosophique haïtienne, nous avons mis la main sur la raison de la déliquescence d’Haïti : le laxisme intellectuel qui se traduirait par l'approbation générale de la médiocrité. Bref, entre les gens du même sérail, on se congratule, on s'encense : le droit d'émettre des idées saugrenues est garanti par la constitution du clan. Le livre de Jean-Pierre Le Glaunec, L'Armée indigène, fait des révélations qui font montre la légèreté de nos lettrés. L'affirmation, par exemple, de Tertulien Guilbaud suivant laquelle à la bataille de Vertières l'Armée indigène chantait la Marseillaise n'est pure production de l'imagination de Guilbaud. Aussi le récit de Thomas Madiou de cette bataille n'est que purement littéraire. Et tout le monde reprend Madiou en chœur. Tout compte fait, l'historiographie traditionnelle haïtienne n'est pour l'essentiel que de la fabulation. Ne devrait-on pas conclure, si on confirme ces faits, que l'éducation cognitive de l'Haïtien concourt à cette dégénérescence? D'où viendrait ce mal si ce n'est que notre éducabilité cognitive, donc notre cher système d'éducation? Pour reprendre Jean Anil Louis Juste, l'inexistence de lien axiologique entre la culture française de l'école et la culture du terroir n'est-elle pas le symptôme de notre misère généralisée, tant spirituelle que matérielle?


Ernst Jean Poitevien

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